Ainsi donc, vous voulez écrire un livre. Quelle drôle d’idée. Heureusement, j’ai la recette secrète pour que vous puissiez servir votre bouquin tout chaud à l’heure pour la dégustation.

La préparation sera longue, le temps de repos encore plus. L’écriture, c’est comme les expérimentations gastronomiques : ça demande une Foi à toute épreuve pour, souvent, un résultat bien en-deçà de vos espérances. Tout comme on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, on ne termine pas un livre sans abandonner une partie de soi sur le chemin. Votre moral. Votre sourire. Votre envie de vivre… ou juste votre argent.
Faites chauffer la carte bleue, vous allez vite découvrir que les ingrédients coûtent cher, en cette période d’inflation.
Les ingrédients d’un livre
- Dix litres de sang
- Deux solides bouteilles de larmes
- Quatre cuillères à soupe de désespoir liquide
- Une pincée de poudre de Perlimpinpin
- 1 kilo de mots en vrac
- 3 nouvelles rides
- Une poignée de cheveux blancs
- Une chèvre sacrificielle
Etape préliminaire de l’écriture d’un livre
Quand vous aurez rassemblé le nécessaire à la préparation, veuillez vous mettre derrière les fourneaux – votre tour d’ordinateur. Préchauffez votre four, thermostat à 180 degrés via l’usure et l’absence de moyens financiers. N’oubliez pas de vérifier régulièrement que la température n’augmente pas, sauf bien sûr si vous écrivez une romance. Pour tout autre livre, il vous faudra maintenir une cuisson constante pour éviter que votre bouquin ne retombe à plat. Les crêpes c’est bien, mais on n’est pas tous lancés dans l’écriture d’un folklore breton.
Vous pouvez bien sûr choisir de cuisiner votre œuvre littéraire à feu doux, sur un barbecue de feuilles A4 calcinées et de crayons de bois inflammables. Dans ce cas, attention au retour de flamme : l’arthrite, les traces de suie sur vos petits doigts fragiles ou encore l’impossibilité de revenir en arrière si vous brûlez une face de votre roman. On veut un livre à point, pas un auteur saignant.
Salé ou sucré ? Dystopie ou romance ?
Commencez par mélanger vos idées dans un grand saladier. Plutôt penché(e) romance sucrée ? Thriller salé ? Amère horreur ? Votre écriture de livre sera facilitée si vous avez déjà en tête le résultat final. Oui, les plus grandes recettes naissent de l’originalité de leurs cuisiniers. Mais ils se sont tous quand même inspirés de ce qui avait déjà été fait auparavant. Personne ne mixe le café et le poisson, ou le sexe et le poison, pour une raison. Faites confiance aux auteurs qui ont utilisé le grill avant vous et suivez les instructions – tout en y distillant votre propre sauce.

Libre à vous de servir un menu entrée-plat-dessert ou un plat principal uniquement. Certains auteurs visent la Sainte Trilogie dès leur embauche au restaurant local; d’autres préfèrent la fine gastronomie du roman littéraire, ou bien le burger-frites du Thriller que l’on vend à la gare, emballé dans un papier gras et une bouffée de fumée Marlboro.
Il faut de tout pour faire un monde.
Cependant, n’oubliez pas que votre clientèle ne sera pas la même suivant ce que vous servez. Les consommateurs du caviar de la non-fiction seront plus fidèles, mais exponentiellement moins nombreux que les clients du fantastique bar du coin, même si celui-ci est en tout point similaire aux autres débits de boisson du quartier.
Les acheteurs recherchent l’originalité… dans leur confort habituel.
A vous d’avoir une balance bien réglée pour sublimer de votre créativité les attentes de votre clientèle, sans totalement effacer la saveur du quotidien rassurant à grandes louches d’excentricités acides.
Mélange équilibré = livre bien proportionné
Vos ingrédients sont rassemblés ? Avez-vous astucieusement choisi vos ustensiles ? Si certains auteurs aiment fouette à la main sur Google Doc, d’autres apprécient au contraire la complexité du robot cuiseur de Scrivener. Il y a même des écrivains en herbe qui sont obligés de se tourner vers des outils spécialisés, comme ceux qui élaborent des livres à embranchements multiples. Est-ce qu’on peut boire de la soupe avec une fourchette ? Peut-être. Mais ça n’est quand même pas l’idéal, non ?

Lavez-vous les mains de tous les germes qui les recouvrent. Ils sont nombreux et rarement visibles à l’oeil nu :
- La dépression : « T’arriveras jamais à rien via l’écriture »
- L’humiliation : « Ah ouais, t’as publié un livre que je connais ? »
- L’oppression : « Tu pourrais pas te trouver un vrai boulot ? »
- La comparaison : « Moi aussi, j’écris ! Regarde, j’ai déjà vendu des millions. »
- L’annihilation : « J’ai commencé un livre… via Chat GPT ! Trop facile ! »
Maintenant, vous pouvez entamer votre recette.
Retroussez-vous les manches et faites-moi une pâte de tous ces mots qui flottent dans votre évier. Battez-les ensemble, pendant des mois, jusqu’à ce qu’ils forment une masse un peu moins indistincte. Ne faiblissez pas. Votre poignet doit tenir le choc, votre mental aussi. Ignorez ces inconnus qui rentrent dans votre cuisine critiquer votre travail alors qu’ils n’ont aucune expérience en matière de gastronomie. Défiez-vous de ces annonces publicitaires qui vous avertissent que non, la bouffe ne paye plus. Que la concurrence est rude, qu’il y a trop de restaurants qui ouvrent pour que ça soit rentable de se lancer dans le business. Ne vous énervez pas en lisant des conseils fallacieux sur les réseaux, n’achetez pas ce robot automatique qui « préparera votre recette de A jusqu’à Z : plus qu’à déguster ! ». La vraie nourriture de l’esprit, on la trouve dans les lignes qui en sortent de l’effort humain. L’art, culinaire ou littéraire, vient de ceux qui peuvent ressentir des émotions. Donc, des humains.

Comment assaisonner votre bouquin
Quand votre pâte gluante aura enfin la consistance attendue (à noter que cela varie selon les genres), il sera temps d’écrémer le surplus de gras ou au contraire de beurrer le moule. Pour vous aider, voici les recommendations générales suivant les recettes :
- Romance : 60 000 – 80 000 mots
- Thriller : 70 000 – 90 000 mots
- Fantasy : 90 000 – 110 000 mots
Ce ne sont pas des absolus, vous avez évidemment le champ libre pour planter vos phrases piquantes. S’il vous prend l’envie d’allonger des lignes sans fin et sans espace, ma foi, le terrain vous appartient ! Mais nous ne pouvons pas garantir que les cultures pousseront à temps pour remplir les assiettes de vos clients affamés. Le client n’est pas Roi, mais sans lui, vous resterez seul(e) avec votre menu. De plus, si vous ne respectez pas la stricte réglementation en place dans le milieu culinaire/littéraire, vous ne trouverez pas de sponsors pour promouvoir votre entreprise. Or, si personne n’entend parler de votre délicieux Policier à la sauce fasciste, personne ne l’achètera.

Depuis le temps que vous passez sur l’élaboration de votre livre, vous n’en êtes plus à un sacrifice près. Ceci dit, il vous faudra mesurer ce que vous voulez abandonner. Votre âme et l’âpre lutte pour l’égalité, au profit d’un partenariat avantageux avec une maison d’édition classiste ? Ou une bonne partie de votre clientèle potentielle, si vous préférez garder vos portes fermées aux pro-génocides et autres vampires de l’Humanité ?

Le fait est qu’un restaurant de plats typiques indiens au milieu de la campagne française ne trouvera pas le même public qu’un PMU. Il en va de même pour une romance lesbienne par rapport à une romance hétéro. Ou encore pour un personnage principal blanc, cis-genre et valide, ou son pendant opposé Noir, Queer et en fauteuil. Rappelez-vous que la population a faim de nouveauté… tout en refusant de goûter à l’inconnu. Sortez du cadre et vous lirez ses commentaires hargneux sur Trip Advisor :
- « Je n’arrive pas à m’identifier dans ce marocain parce que je suis français ».
- « Je ne recommande pas ce mémoire acide parce c’est trop différent de ma vie morne et fade d’esclave volontaire ».
- « Trop de politique dans votre publicité. Ne peut-on pas plutôt vivre ensemble, entre génocidaires et enfants sacrifiés sur l’autel de la surconsommation ? »
A l’heure où le peuple s’abrutit volontairement à l’IA et accuse la littérature d’être élitiste, là où « pour se payer un repas dans un restaurant Michelin, il suffit de travailler« , ne pas coller au moule revient à se tirer une balle dans le pied. Par conséquent, à vous de voir si vous avez le goût du risque ou si vous préférez la garantie de vendre votre plate purée de pommes de terre, incolore mais dont le marché raffole.
Le coût caché de votre (hors d’)oeuvre
Vous avez suivi les consignes de la recette, les adaptant à votre fantaisie quand votre livre le nécessitait. Votre palais et vos doigts ont versé leur quota de sang dans la mélasse, vous vous estimez satisfait(e) et croyez avoir esquivé les putrides erreurs de conjugaison. Des centaines d’heures se sont écoulées dans l’indifférence générale d’une population toujours plus addicte au scroll, et de moins en moins au repartage.
Pas de chance, vous aimeriez bien voir le fruit de votre travail être dégusté par quelqu’un d’autre que votre daronne (surtout si elle est plus toxique qu’un champignon vénéneux). Que faire, à présent que votre horreur bien saignante ou votre héroïne soupe au lait est prête à être servie, pour la présenter à qui saura l’apprécier ?
C’est ce que nous verrons dans un nouvel article. Pour ne pas rater mes élucubrations littéraires ou mes prochaines sorties de romans, abonnez-vous par ici (c’est gratuit, contrairement à la publication d’un livre, comme je vous l’expliquerai prochainement) :

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